Pline le Naturaliste nous a donné quelques renseignements
sur l'exploitation des mines d'or pendant la période romaine. « L'or-
dit-il- se trouve dans le monde romain ; et nous n'avons pas besoin de parler
de l'or extrait dans l'Inde par des fourmis, ou en Scythie par des griffons.
Chez nous, on se procure l'or de trois façons
: on le trouve en paillettes dans les fleuves, le Tage en Espagne, le Pô en
Italie, l'Hèbre en Thrace, le Pactole en Asie, le Gange dans l'Inde. Il n'est
point d'or plus parfait, étant ainsi poli par le mouvement et le frottement des
eaux. En second lieu, on creuse des puits pour l'extraire, ou on va le chercher
dans l'éboulement des montagnes. Exposons ces deux procédés. Ceux qui cherchent
l'or en enlèvent d'abord le ségulle ; le ségulle est une terre qui indique le
gisement ; là où est la veine, on lave le sable, et on estime la richesse de la
veine par le résidu du lavage. Quelquefois on rencontre de ces veines aurifères
à fleur de terre, rare bonne fortune dont on a vu récemment un exemple en
Dalmatie, sous le règne de Néron ; cette veine fournissait par jour cinquante
livres. L'or ainsi trouvé à la superficie est appelé talutatium, quand
par dessous existe une terre aurifère. Au reste, les montagnes d'Espagne,
arides, stériles et impropres à toute autre production, sont contraintes par
l'homme de fournir cette production précieuse. L'or extrait des puits est nommé
par les uns canalicium, par les autres canaliense. Il est
adhérent à du sable de marbre, et il ne brille pas à la surface ; et, différent
de celui qui brille en grain sur le saphir oriental, la pierre thébaïque, et
d'autres pierres précieuses, il est engagé dans les molécules du marbre. Ces
canaux de veines circulent le long des parois des puits ; de là le nom d'or canalicium.
Les galeries sont soutenues avec des piliers de bois. La masse extraite est
battue, lavée, brûlée, moulue en farine. On donne le nom d'apistacudes à
l'argent qui sort du fourneau. Les impuretés que le fourneau rejette
s'appellent, comme celles de tous les métaux, scories. Cette scorie d'or est
une seconde fois battue, et chauffée dans des creusets de tasconium. Le tasconium
est une terre blanche, semblable à l'argile ; c'est la seule substance capable
de supporter l'action du soufflet, du feu, et de l'ébullition des matières. La
troisième méthode surpasse les travaux des géants. A l'aide de galeries
conduites à de longues distances, on creuse les monts à la lueur des lampes,
dont la durée sert de mesure au travail ; et de plusieurs mois on ne voit pas
le jour. Ces mines se nomment arrugies : souvent il se forme tout à coup
des crevasses, des éboulements qui ensevelissent les ouvriers. Certes, il peut
paraître moins téméraire d'aller chercher des perles et des pourpres dans les
profondeurs de la mer, et nous avons su faire la terre plus fatale que les
eaux. En conséquence on laisse des voûtes nombreuses pour soutenir les
montagnes. Dans les deux méthodes on rencontre des barrières de silex ; on les
brise avec le feu et le vinaigre. Mais comme dans les souterrains la vapeur et
la fumée suffoqueraient les mineurs, ils prennent plus souvent le parti de
briser la roche à l'aide de machines armées de cent cinquante livres de fer ;
puis ils enlèvent les fragments sur les épaules jour et nuit, se les passant de
proche en proche à travers les ténèbres. Les mineurs placés à l'entrée sont les
seuls qui voient le jour. Si le silex paraît avoir trop d'épaisseur, le mineur
en suit le flanc, et il le tourne. Toutefois, le silex n'est pas l'obstacle le
plus difficile : il est une terre, espèce d'argile mêlée de gravier (on la
nomme terre blanche) qu'il est presqueimpossible d'entamer. On l'attaque avec des coins de fer et avec les
mêmes maillets que plus haut : rien au monde n'est plus dur ; mais la soif de
l'or est plus dure encore, et en vient à boute L'opération faite, on attaque en
dernier lieu les piliers des voûtes. L'éboulement s'annonce ; celui-là seul qui
s'en aperçoit est le veilleur placé au sommet de la montagne ; celui-ci, de la
voix et du geste, rappelle les travailleurs et fait lui-même retraite. La
montagne brisée tombe au loin avec un fracas que l'imagination ne peut
concevoir, et un souffle dune force incroyable. Les mineurs, victorieux,
contemplent cette ruine de la nature. Cependant il n'y a pas encore d'or ; on
n'a pas même su s'il en avait quand on s'est mis à fouiller, et pour tant de
périls et de dépenses il suffit d'espérer ce qu'on désirait. Un autre travail
égal, et même plus dispendieux, est de conduire' dit sommet des montagnes, la
plupart du temps d'une distance de cent milles, les fleuves, pour laver ces
débris éboulés. On appelle ces canaux corruges, du mot corrivalio,
je pense. Là encore il y a mille travaux : il faut que la pente soit rapide,
afin que l'eau se précipite plutôt qu'elle ne coule ; aussi l'amène-t-on des
points les plus élevés. A l'aide d'aqueducs, on passe les vallées et les
intervalles. Ailleurs on perce des rochers inaccessibles, et on les force à
recevoir de grosses poutres. Celui qui perce ces rochers est suspendu par des
cordes ; de sorte qu'en voyant de loin ce travail, on croit avoir sous les yeux
des bêtes sauvages, que dis-je ? des oiseaux d'une nouvelle espèce. Ces hommes,
presque toujours suspendus, sont employés à niveler la pente, et ils tracent
l'alignement que suivra le corruge ; et là où il n'y a pas de place pour poser
le pied, des rivières sont conduites par la main de l'homme. Le lavage est
mauvais quand l'eau qui arrive charrie de la boue ; cette boue est appelée urium.
Or, pour se préserver de l'urium, on fait passer l'eau à travers des
pierres siliceuses et du gravier. A la prise d'eau, sur le front sourcilleux
des montagnes, on creuse des réservoirs de deux cents pieds de long sur autant
de large et dix de profondeur. On y a laissé cinq ouvertures, d'environ trois
pieds carrés. Le réservoir rempli, on ôte les bondes, et le torrent s'élance
avec une telle force, qu'il entraîne des quartiers de roc. En plaine, c'est un
autre travail : on creuse des canaux qu'on nomme agoges pour le passage
de l'eau. De distance en distance, le courant est ralenti par une couche d'ulex.
L'ulex est semblable au romarin épineux, et propre à retenir l'or. Les
côtés sont fermés avec des planches ; et s'il y a un ravin à franchir, le canal
est soutenu en l'air. La terre, conduite de la sorte, arrive jusqu'à la mer ;
la montagne écroulée se dissout, et de cette façon, l'Espagne a déjà reculé au
loin ses rivages. C'est aussi en des canaux de ce genre que dans le premier
procédé on lave les matières extraites avec un labeur immense ; sinon, les
puits seraient bientôt obstrués. L'or obtenu par l'arrugie n'a pas besoin
d'être fondu ; il est or tout aussitôt. On en trouve des blocs ; les puits en
fournissent même qui dépassent dix livres. Les Espagnols nomment ces blocs palacres
ou palacranes ; l'or en très petit grain, ils le nomment baluce.
On fait sécher ensuite l'ulex, on le brûle, et on en lave la cendre sur un lit
d'herbe ou l'or se dépose. Suivant quelques-uns, l'Asturie, la Galice et la
Lusitanie fournissent de cette façon, par an, vingt mille livres pesant d'or.
Dans cette production l'Asturie est pour la part la plus considérable. Il n'y a
nulle part ailleurs un exemple d'une fécondité pareille, continuée pendant tant
de siècles. J'ai dit plus haut qu'un antique sénatus-consulte avait défendu aux
mineurs d'attaquer l'Italie ; sans cette loi, aucune terre ne serait plus
productive en métaux. Il existe une loi censoriale relative aux mines d'or
d'Ictimules, dans le territoire de Vercelles, par laquelle il était défendu aux
fermiers de l'État d'employer plus de cinq mille ouvriers à l'exploitation. »
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